C’était la nuit. On entendait le bruissement des feuilles après la pluie. Le vent faisait virevolter les branches du sapin près du petit parc de la cité où j’habitais. Les lumières du bâtiment d’en face s’étaient éteintes comme à l’unisson. Un profond silence régnait dans l’obscurité. Le métro aérien au-dessus du boulevard passait comme à l’accoutumée à intervalles réguliers entre les bâtiments de pierre mais sa cadence s’était quelque peu ralentie. Il n’y avait presque plus de voitures. Les feux de circulation semblaient passer inutilement du vert au jaune puis au rouge. Leurs couleurs se reflétaient toujours au même rythme sur l’asphalte mouillé.

J’étais seul sous la lumière de ma lampe. Comme toutes les nuits, j’étais face à la page blanche, en tête à tête avec les mots. Je les puisais du plus profond de ma mémoire comme du fond d’un puits, je les transformais en une réalité palpable après avoir pris soin de les trier, de les caresser, de les sentir un à un, et d’en avoir choisi quelques-uns parmi les plus mûrs afin de les aligner sur la page.

Ils incarnaient les voyages que j’avais faits, les villes où j’étais allé, les paysages et aussi les femmes que j’avais aimés. Ils symbolisaient les douleurs et les joies, mais bien davantage encore cette nostalgie qui était la mienne et que je noyais dans l’écriture.

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Soudain, on sonna à la porte. Je n’attendais personne. Je fus surpris bien sûr, mais je n’eus pas peur. Depuis longtemps déjà, j’avais vaincu toute sorte de peur, y compris celle de la mort. Ma vie de vieil écrivain était réduite à un cercle restreint d’amis, qui se resserrait un peu plus chaque jour, et à l’appel des mots que je dispersais chaque nuit sur le papier, sous la lueur de ma lampe.

 

J’avoue que j’ai tardé à aller ouvrir. Qui cela pouvait être? Après avoir mis la chaîne, j’ai tourné lentement la poignée de la porte. J’ai jeté un coup d’œil à l’extérieur par l’entrebâillement. Il n’y avait personne! La porte de l’appartement d’en face était fermée, celle de l’ascenseur aussi. Soudain, je remarquai un colis posé sur le paillasson. Je m’abaissai et essayai de lire ce qui était écrit dessus. Mais il n’y avait pas de timbre, ni le nom, ni même l’adresse de l’expéditeur. Je me suis dit qu’il pourrait s’agir d’un colis piégé. Mais le temps où les dissidents se faisaient assassiner ainsi était bien révolu.

J’ai pris le colis. Il était très léger. Je l’ai posé sur la table basse du salon et je l’ai scruté un long moment. Et s’il y avait une tête coupée à l’intérieur? Heureusement, la plupart de ceux qui m’étaient chers n’étaient plus de ce monde. Mes proches étaient partis les uns après les autres, me laissant seul dans mon univers de mots. Je n’étais plus entouré par ceux que j’aimais. Par contre, je l’étais toujours par mes ennemis, mes concurrents plus exactement. J’ai pensé que la tête tranchée pourrait appartenir à l’un d’entre eux. Cela m’a quelque peu rassuré mais cela ne m’a pas pour autant détendu!

Je me suis dit que cette histoire de tête coupée devait venir des récits épiques que je lisais avec dévotion dans mon enfance. Les souverains n’étaient pas convaincus de la mort de leurs adversaires tant qu’ils n’avaient pas reçu leur tête coupée.

Bref! Je ne vous retiendrai pas davantage en abusant de votre temps si précieux. J’ai ouvert le colis. Il y avait une lampe à gaz à l’intérieur. Je lus avec stupéfaction «Lampe d’Aladdin» sur l’emballage. Quelqu’un voulait certainement se moquer de moi ou alors un de mes fervents lecteurs, qui connaissait mon intérêt pour les lampes, voulait me faire une surprise.

J’allai à mon bureau pour éteindre ma lampe et j’allumai la mèche de la «Lampe d’Aladdin». Un génie apparut. Comme dans Les Mille et Une Nuits. Mais il ne prononça pas la célèbre phrase «Maître, demande-moi ce que tu veux!». Il s’installa dans le fauteuil en face de moi et ne croisa pas les jambes. Il n’en avait pas. Bien qu’il ressemblât à un être humain avec sa tête chauve, ses yeux verts globuleux, son large front plissé, sa bouche et son nez, il n’avait pas de membres inférieurs. Il n’était qu’une grosse tête bien ronde. Et comme arrivé d’une autre planète, il était tout bleu.

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«Viens-tu de l’espace?» lui demandai-je sans détour.

Il ne répondit pas tout de suite. Après m’avoir observé un moment, il me dit d’une voix métallique:

«Non, comme tu l’as vu, je sors de cette lampe.»

«D’accord, mais as-tu toujours vécu à l’intérieur?»

«Bien sûr que non. Avant cela, je me trouvais en Chine. De là, au Japon, et en Corée du Sud, puis j’ai bifurqué vers l’Iran. Sans trop m’y attarder, je suis arrivé en Europe. J’y ai même bondi. Oui, c’est bien cela. Comme un écureuil, j’ai bondi sur les pays d’Europe où j’ai pu reprendre mon souffle. Et à présent, me voilà devant toi! Si je disais que je suis à tes ordres, ce serait plus juste.»

«Bien. Mais qu’es-tu venu faire ici? Pourquoi es-tu là?»

«Je suis venu t’infecter!»

«M’infecter?»

«Oui, c’est bien cela. On m’appelle Corona. Je suis un virus mortel, pas trop mauvais dans mon genre.»

«Enchanté. Pour ma part, je suis un écrivain pas trop mauvais dans mon genre non plus. Je peux même dire que mes livres ont parfois un pouvoir mortel sur les lecteurs! Du moins, certains critiques le disent.»

«Les livres peuvent être contagieux, oui. Ils se propagent tout comme moi d’homme à homme, de bouche à oreille, par l’entremise d’êtres étranges que l’on appelle lecteurs. Ce n’est pas par hasard que les dirigeants politiques interdisent les livres qui les dérangent. Et même s’ils ne menacent pas directement la santé publique, il est reconnu que les livres ont le pouvoir de faire dévier les hommes du droit chemin. Il est parfois raisonnable, je trouve, d’en interdire quelques-uns.»

«Il y a fort longtemps, certains de mes livres ont été interdits et j’ai dû comparaître devant les tribunaux. Mais aujourd’hui, face à moi, ne s’érigent ni procureur ni juge.»

«C’est moi qui me tiens devant toi aujourd’hui! Il suffira que ma tête frôle ta main et que mon regard effleure ton corps pour que je pénètre dans ton sang. Bientôt, tu auras de la fièvre, tu commenceras à tousser. Et pour finir, tu ne pourras plus respirer.»

Il s’appliquait à m’effrayer bien qu’il ne semblât pas agressif. Quoi qu’il en soit, j’avais vu pire. «Ecoute-moi», lui dis-je. «Sais-tu combien d’épreuves j’ai surmontées dans ma vie? Il ne peut rien m’arriver.»

«Ecrivains ou citoyens ordinaires, il n’existe à mes yeux aucune différence. Je fais plier avec la même vigueur le maître et son lecteur. Tout comme l’empereur et son vassal.»

«Il m’arrive à moi aussi de faire courber l’échine des lecteurs, ils ne s’en remettent pas avant longtemps. Mais après le choc, ils me rendent justice.»

«Ne t’inquiète pas, je vais moi aussi venir à bout de toi, et te rendre justice!»

Il se redressa subitement puis plaqua sa bouche contre la mienne. Il m’embrassa profondément. Je mentirais si je disais que je n’y avais pas pris du plaisir. Je sentais le virus faire son chemin au plus profond de mon corps et tandis qu’il circulait dans mes veines je savais qu’il ne me tuerait pas. Il se transformerait simplement en héros du livre que j’étais en train d’écrire.

J’éteignis la mèche de la lampe d’Aladdin et rallumai ma lampe de bureau. J’écrivis le titre de la nouvelle puis la suite de l’histoire. Quand je mis le point à la dernière phrase, il était minuit passé. On sonna à nouveau à la porte mais cette fois-ci je n’ouvris pas.

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Traduit du turc par Zühal Türkkan


Nedim Gürsel est né en 1951 à Gaziantep, en Turquie. Il est l’auteur d’une trentaine de romans et de récits de voyage. Parmi eux, «Un Long Eté à Istanbul», «Le Roman du conquérant», «Extase à Konya», ou encore «Les Filles d’Allah». Dernier titre paru: «A l’ombre des pyramides» (Empreintes, 2019).